Cultiver la confiance

Un matin nous nous rendons  avec Théophile et Grégoire dans une boulangerie pour acheter quelques pâtisseries. Sur le comptoir nous avions un sachet avec des croissants et un paquet avec les gâteaux choisis. Alors que Grégoire (l’ainé) vient de payer la boulangère, celle-ci lui remet le sachet de croissants et me tend le paquet avec les pâtisseries. Je me tourne alors vers Théo pour lui remettre le paquet sous le regard « angoissé » de la boulangère qui me dit : « il ne va pas le faire tomber !? Il faut vraiment avoir confiance… »

Si l’évènement peut sembler anodin, il n’en est pas moins symptomatique de notre culture du  contrôle et de la peur qui finit par se laisser inquiéter par le moindre geste d’un enfant. Chacun souhaite pourtant que l’enfant développe une confiance solide dans ses facultés et ses capacités d’adaptation. Mais comment pouvons-nous favoriser le développement autonome de l’enfant si nous court-circuitons en permanence son développement y compris dans des situations sans risque ? Comment l’enfant ne peut-il pas douter de lui-même quand nous intervenons sans cesse pour « corriger » ce que nous nommons trop communément « erreur » ? Et comment peut-on ouvrir à l’enfant des espaces d’apprentissages dans une culture où nous avons pris l’habitude de « parler » quand nous pourrions simplement « montrer ».

Je vous propose ici une petite recette toute simple pour féconder de la confiance entre parents et enfants et ainsi favoriser un développement qui leur permette la prise d’initiative et le développement conscient de leurs aptitudes.

Se « confier à ses observations » :

Dans notre culture nous pensons beaucoup mais nous observons peu. Or,  l’observation attentive  d’une situation peut nous permettre de prendre une décision adaptée. L’âge de l’enfant ne peut pas me permettre de décider si je vais le laisser utiliser tel ou tel instrument. Que ce soit pour un adulte ou un enfant, je ne lui « confierai » que si j’ai pu observer sa capacité à le manier sans risque. La confiance relève avant tout de l’observation et non d’un sentiment. Or, nous avons fini par amalgamer la confiance avec un sentiment. Dans le langage courant nous utilisons souvent ce « sentiment » lorsque nous disons par exemple : « je sens que je peux avoir confiance en toi ». Pourtant, l’enjeu n’est pas de « ressentir » ce qui laisserait alors beaucoup de marge au risque et à l’incertitude mais d’observer la disponibilité d’une capacité au regard d’une situation donnée. Ainsi l’observation permet d’évaluer la fiabilité d’une habileté à se déployer dans une situation qui peut la mobiliser.

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Lorsque j’étais enfant, nous partions à vélo en bande de cousins sur les routes de campagne autour de la maison familiale. Jamais nous n’avons connu un accident grave. Les ainés organisaient le « convoi » de sorte qu’aucun d’entre nous ne se trouve en difficulté pendant l’expédition. Nos jeux « intramuros » nous permettaient d’observer et d’apprécier les capacités des uns et des autres à rejoindre le groupe des « explorateurs ». C’est bien la faculté d’observation qui nous permettait de prendre la décision et de « justifier » auprès des adultes notre décision d’intégrer un plus jeune à nos escapades.

Ainsi se « confier à ses observations » permet de favoriser la confiance entre adultes et enfants. Si je « confie » cet objet fragile à un enfant, c’est simplement que je l’ai suffisamment observé dans des situations différentes pour « savoir » qu’il saura en prendre soin ou l’utiliser correctement.

Pour favoriser un climat de confiance, rien ne sera donc plus utile que de développer cette faculté d’observation si chère aux « naturalistes ». Pour tout « accompagnant » qui souhaite favoriser un développement positif de l’enfant, la capacité à observer avec précision des nuances et des détails ainsi que l’aptitude à restituer ce qui a été observé est certainement la compétence indispensable pour qui veut favoriser la croissance de l’enfant sans la forcer.

Intervenir à minima et laisser de l’initiative:

Que ce soit pour acquérir des connaissances utiles ou pour développer une habileté, les enfants ont tous leur propre rythme. Semblable à une plante, on peut accompagner leur poussée par quelques gestes favorables. Mais la poussée viendra en définitive par elle-même. A vouloir la provoquer, la récolte n’en sera que compromise.

Le processus de développement d’un enfant peut être observé dans sa croissance progressive. Un adulte qui observe finement se rendra compte que même si apparemment rien ne se passe en réalité rien ne se passe pas. La maturation se fait silencieusement et par tâtonnements. Et, un beau jour la fleur est visible de tous. Ainsi en est-il de toute faculté qui se développe dans le champ humain. Aussi, pour que l’apprentissage puisse se faire, il importe de ne pas en forcer le déploiement processuel. Une interférence adulte inappropriée peut venir court-circuiter un processus d’apprentissage ou une activité. Un geste ou une parole peut avoir immédiatement un effet négatif si l’aide n’a pas été sollicitée par l’enfant. Nous avons sans doute tous déjà fait l’expérience de ce mot de « trop » qui contrarie l’enfant et stoppe son activité en cours.

Lorsqu’un enfant prépare un plat si je l’interromps en permanence pour corriger son geste ou accélérer le processus, il ne pourra  pas développer sa compréhension du cheminement qui mène à un travail accompli. L’enfant procède par tâtonnements afin de réaliser une activité. En répétant de multiple fois la somme de gestes qui peuvent conduire à un résultat, il acquiert la conscience du temps nécessaire à l’actualisation d’une réalisation et la patience pour la conduire à son terme. Beaucoup d’enfants montrent aujourd’hui des signes d’impatience et de frustration car ils ont peu eu l’occasion d’observer  la somme de travail exigée  par une réalisation et le processus temporel y conduisant. En intervenant sans cesse dans l’activité des enfants, nous limitons leur capacité à appréhender la réalité d’un processus lent et fécond.

image1C’est de sa capacité à s’impliquer durablement dans une activité pour développer une pratique que l’enfant finit par récolter de la « confiance ». La confiance ne peut être directement recherchée. Elle découle de ce que l’enfant s’est suffisamment frotté aux choses et a accumulé de l’expérience. C’est en appréciant le développement de ses capacités que l’enfant acquiert ce que nous appelons parfois un « capital confiance ». Les enfants cherchent à développer des aptitudes pour s’en servir et ainsi participer utilement à la société à laquelle ils appartiennent. De là s’amorce la confiance. Encore faut-il ne pas la laisser au stade de l’évidence.

Passer de l’implicite à l’explicite :

Beaucoup d’apprentissages se font de façon informelle. Que ce soit par le jeu, en écoutant une conversation ou encore en observant une personne réalisant une activité, les enfants développent de nombreuses facultés en dehors de tout apprentissage « classique ». Souvent à notre insu, des connexions se font et l’enfant développe discrètement une nouvelle faculté pour comprendre ou opérer dans le monde.

Comme chacun d’entre nous, les enfants développent des dispositions naturelles qui échappent souvent à notre regard. C’est pourtant en observant puis en nommant avec l’enfant ce qui est « opérant » que nous pouvons lui donner accès à ses propres facultés tout en lui permettant d’acquérir une confiance dans celles-ci. En simplifiant un peu, nous pourrions dire que ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Avec un enfant qui avait des difficultés à apprécier ses réalisations, j’ai pris le temps de l’aider à décrire la somme de facultés mobilisées sur son vélo avec lequel il réalisait un certains nombre d’actions (accélération, dérapage, saut, conduite sans les mains, contournement d’obstacles). Parmi les facultés observables, nous avons nommé avec l’enfant les capacités suivantes :
– Orienter le corps (sur le vélo) avant d’amorcer un virage sans ralentir ;
– Varier la vitesse en cours d’action pour s’ajuster aux aspérités du terrain ;
– Coordonner le geste et l’œil pour contourner un obstacle ;
– Utiliser les muscles utiles en fonction des variations du terrain ;
– Ajuster son corps en temps réel dans une situation dans lequel il est engagé.

L’expérience montre que lorsque nous évoquons nos compétences nous parlons plus des « savoirs » qui leur sont liées que des facultés observables impliquées dans une activité. Nommer ces facultés revient à donner accès à l’enfant à ce qui naturellement est opérant dans son interaction avec le monde. Avancer avec confiance dans la vie, c’est pouvoir aller de l’avant en étant assurer de ses propres facultés. En dégageant ces facultés de leur « évidence » ou de leur « implicite », nous permettons à l’enfant de les apprécier et de les développer jour après jour.

Eymeric de Saint Germain

 

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