De Howard Gardner à Yves Richez: Une évolution des Intelligences Multiples

2ème Partie


L’intelligence extrapersonnelle (multiple et tentaculaire)

C’est sur cette forme d’intelligence que la contribution d’Yves Richez est la plus remarquable dans le contexte de la poursuite et de l’extension des travaux de Howard Gardner. En effet, Yves Richez ne consacre pas moins qu’une partie de son mémoire de recherche (2006) et la plus grande partie de sa Thèse à l’explicitation de cette forme d’intelligence que les grecs anciens appelait la mètis en référence à la première femme de Zeus, Reine de la Ruse et des retournements de situation. Comme le rappelle Yves Richez, « la mètis est à l’opposé de la mesure précise, du calcul exact, du raisonnement rigoureux, de la connaissance véritable. Elle fonctionne par le tâtonnement associé à la conjoncture. La mètis se rapproche, d’une certaine manière, de l’intelligence de circonstance des chinois » (Richez, 2006, p.137).

Son travail vise à expliciter, à partir de l’observation du réel, l’opératoire tentaculaire dont les habiletés, adroitement corrélées à des configurations sont appariées à l’actualisation des potentiels notamment humains. Ce n’est pas anodin si les stratèges possèdent cette forme spécifique de l’intelligence. En effet, « qui opère-selon-stratégie désigne l’aptitude à identifier dans une configuration, les tendances, les signaux faibles, le potentiel qui, au niveau indicible indique une propension : puis à mobiliser des habiletés opératoires obliques, à la fois gestuelles situationnelles, permettant d’épouser, d’actualiser le réel, en vue de transformer à son avantage le résultat escompté » (Richez 2015,p.202). A l’instar de l’ensemble des formes de l’intelligence, Yves Richez précise la composante-cœur à détecter, observer afin de poser l’hypothèse de la dite forme de l’intelligence : multiple et tentaculaire.

Ulysse, l’homme aux mille tours. Habile, ingénieux, rusé, Ulysse possède la mètis, cette intelligence pratique qui consiste à savoir épouser les situations, savoir prendre l’avantage et tirer profit des circonstances.
Cette logique d’adaptation aux situations ne repose sur aucune méthodologie analytique. A un niveau remarquable elle sait où et comment épouser le réel pour identifier les potentialités et accompagner leur déploiement dans le temps. Pour atteindre une efficience remarquable, elle nécessite ainsi le développement d’une compétence spécifique pour identifier les possibles, anticiper leurs modalités d’évolution et accompagner leur accomplissement progressif.  Cette compétence se trouve tissée par l’ensemble des six habiletés stratégiques qu’Yves Richez explicite à partir du chapitre cinq de sa Thèse relative à la question :stratégie d’actualisation des potentiels.
« Par habiletés, nous désignons l’ensemble des modes opératoires propres à conduire toute activité ayant une proximité immédiate avec le réel. Nous avons organisé les habiletés en six familles :

 1. habiletés situationnelles, inhérentes aux situations, aux aléas météorologiques, aux longs déplacements, aux activités dont la complexité se corrèle avec le réel,
 2. habiletés inventives, propres à trouver des solutions, des biais, des ruses, des ressources, pour réduire l’écart entre une situation et le résultat escompté,
 3. habiletés mnémoniques, propres à utiliser l’expérience observée, capitalisée, densifiée par l’usage, issue du monde animal, végétal, d’autres humains, de situations en vue d’étoffer-densifier-conjecturer afin d’agir-non-agir avec souplesse et agilité,
4. habiletés pratiques, impliquent une corrélation entre le gestuel-situationnel et le résultat escompté. Cette famille d’habiletés s’observe sur des périodes courtes (dites efficaces) ou, le cas échéant (plus) longues (dites, efficience),
 5. habiletés anticipatives, évaluent l’écart entre ce qui s’en vient, ce qui s’en va et vise à réguler cet écart de sorte que le résultat escompté soit « acceptable ». Cette famille d’habiletés implique une temporalité spécifique par observation-analyse (mesure fugitive), ainsi qu’à scruter, sur-veiller (au sens de la continuation, tong) de sorte de « cueillir » le « dès que »,
 6. habiletés opératoires, concernent les habiletés impliquant une dimension ondoyante, ondulatoire, mouvante, rapide, lente (en conscience, prudence) » (Richez, 2015, p. 256).

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Un film qui permet d’observer les habiletés extrapersonnelles dans le champ de la stratégie sportive
L’intelligence extrapersonnelle s’actualise ainsi à travers les capacités à s’adapter aux situations, à détecter l’utile dans un contexte, à explorer les potentiels de situation, par sa souplesse d’esprit, sa dextérité du geste, son coup d’œil perspicace, sa perception fine des signaux faible et des mouvements dans le temps, son sens de la ruse et de l’oblique afin de porter le réel à son avantage et de composer avec lui. Enfin, Yves Richez souligne et précise l’écart, parfois amalgamé, entre la « ruse » et la « fourberie »: la première vise à actualiser un résultat en trouvant le chemin le plus souple et direct possible, c’est-à-dire avec le moins « d’effort » possible; la seconde implique une intention belliqueuse, toxique, nuisible visant à prendre le dessus/le pouvoir sur un autre, pour atteindre un résultat au désavantage de l’autre sans se soucier des conséquences pour l’autre. 

Eymeric de Saint Germain

Bibliographie :
GARDNER H., Les intelligences multiples, Retz, 2008.
RICHEZ Y., Emergence et actualisation des potentiels humains, Mémoire de recherche, Université de Tours 2006.
RICHEZ Y., Stratégie d’actualisation des potentiels, Qui-opère-selon-stratégie, Thèse doctorale, Université Paris Diderot, 2015.
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