Maria Montessori, l’imagination et les contes

Voilà un thème qui a fait couler beaucoup d’encre. Il ne fait aucun doute que Maria Montessori présente une pédagogie réaliste qui développe l’intelligence à travers le développement sensoriel. Mais, Maria Montessori a-t-elle pour autant évacué tout apport possible des contes pour enfant.? Contrairement à d’autres pédagogues, a -t-elle  complètement laissé de côté la fonction de l’imagination dans le développement du psychisme de l’enfant?
Cherchant des informations à ce sujet depuis un moment sur internet, j’ai finalement acquis un ouvrage de conférences données par Maria Montessori. Cet ouvrage n’existe malheureusement qu’en langue allemande: « Spannungsfeld Kind-Gesellschaft-Welt« , aux éditions Harder. Les ouvrages de conférence de Maria Montessori sont remarquables. Ils condensent sa pensée et l’illustrent merveilleusement avec des phrases courtes et concises frappées au coin de ses observations.
Sur le thème débattu de l’imagination et du développement de l’enfant, il me semble important de revenir aux écrits de la pédagogue car, une fois encore, avec sa pensée expérimentale, elle ne manque pas de nous surprendre tant elle est loin de tout à priori idéologique…
Je vous propose ici quelques morceaux choisis de cette conférence donnée à Londres en 1946 dont le titre annonce clairement le sujet: « Sur l’imagination et les contes« .

L’ENFANT APPREND AU CONTACT DE L’ENVIRONNEMENT
Pour commencer Maria Montessori revient sur les caractéristiques psychiques des enfants de moins de six avant d’aborder par la suite la question des contes et du rôle de l’imagination dans le développement de l’enfant.
« Pour les enfants de moins de 6 ans, il est caractéristique de leur âge qu’on ne peut que difficilement les enseigner. Ils ne peuvent pas réellement tirer profit de l’enseignement d’un professeur. C’est pour cette raison qu’on ne les envoie pas à l’école à cet âge et qu’ils ne reçoivent aucun enseignement avant l’âge de six ans. D’un autre côté, il est caractéristique de leur âge de pouvoir beaucoup apprendre et comprendre. Ils ont soif de connaissance. Cela peut apparaître comme une contradiction. Mais la vérité est que les enfants de cet âge développent leurs connaissances d’eux-mêmes au contact de l’environnement. (…). Les enfants suivent à cet âge une loi intérieure. Ils peuvent extraire de l’environnement énormément de connaissances; mais ils ne peuvent le faire que par leur propre activité. Ils tirent de l’environnement une nourriture spirituelle. Leurs organes sensoriels sont en mesure de fonctionner correctement pour effectuer ce travail. Ainsi peuvent-ils grandir et construire l’enfant normalisé ».
L’EXPÉRIENCE DE MARIA MONTESSORI
Maria Montessori explique ensuite son point de vue sur la place que sa pédagogie accorde aux contes. C’est son expérience qui l’a conduit à considérer que les enfants qui s’occupent avec leur mains n’éprouvent pas le besoin d’entendre des contes.
« Si j’étais contre les contes ce ne serait pas pour une raison d’humeur, mais à cause de faits précis que j’aurais pu observer de nombreuses fois. Ces faits proviennent des enfants eux-mêmes et non de mes propres pensées. J’ai simplement observé le fait que les enfants qui commencent à travailler avec leurs mains sont très intéressés par les choses du monde extérieur. Nous remarquons chez ces enfants des changements qui nous surprennent. Si ils travaillent avec leurs mains ils perdent leur insolence sans aucune réprimande. Leur timidité, le changement d’humeur et le désordre disparaissent comme par magie. Ce fait étonnant a rendu nos expériences signifiantes. C’est un fait important qui caractérise l’enfant et qui autrefois était inconnu. Avec ses mauvaises habitudes ont aussi disparu des traits de caractère que l’on louait auparavant: l’obéissance extrême, l’attachement excessif à la mère, la soumission, etc. Tout cela disparaît avec les mauvaises habitudes. Le grand amour pour les contes disparaît aussi« …
« Je peux donner de nombreux cas où lorsque l’éducateur racontait des contes aux enfants, ceux-ci partaient petit à petit, surtout les plus jeunes; il ne restait finalement plus que les enfants plus âgés qui écoutaient. (…). « Les enfants plus âgés sont restés par politesse espérant que la maîtresse aurait bientôt fini avec l’histoire. Lorsque la maîtresse avait fini, les enfants plus âgés sont eux aussi partis rapidement. Dans l’esprit de l’enfant il n’y a pas d’intérêt spécifique pour ces contes. Ils écoutent, au moins les plus âgés, mais ils portent en eux des impulsions plus importantes et plus naturelles. Quand ils sont libres de choisir, ils choisissent quelque chose de plus signifiant pour leur développement. (…).  
C’est l’expérience que j’ai eu avec les enfants. Moi-même j’aime les contes. Ils sont très beaux, fantastiques et divertissants. (…) Les contes représentent une littérature significative. Si je pouvais, je constituerais un volume rassemblant tous les contes de la terre afin que les adultes apprennent à mieux se connaître« .
LES CONTES A L’ÉPREUVE DE LA CONCENTRATION
Maria Montessori explique ensuite que les enfants de plus de six ans sont capables de recevoir d’avantage d’un professeur. Elle explique alors que les enfants de cet âge peuvent tirer profit d’un petit conte notamment lorsque celui-ci porte sur une question de justice ou d’injustice. On sait que pour Maria Montessori, les enfants entre six et douze ans développent une grande sensibilité pour toutes les questions relatives à ce qui est bon ou à ce qui est mauvais. Mais, elle précise aussitôt que les contes ne doivent pas se substituer aux activités qui favorisent réellement la concentration. « Nous devons rechercher quelles sont les caractéristiques qui permettent ce trésor qu’est la concentration. Nous pouvons aussi rechercher les caractéristiques que l’enfant peut saisir à travers chaque histoire pour voir comment elle peuvent aider au développement de sa faculté de compréhension« . 
Maria Montessori ne refuse pas systématiquement le rôle des contes notamment pour les enfants de plus de six ans. Mais elle engage l’éducateur à faire un vrai travail d’observation pour mesurer l’apport réel de certains contes. Elle donne aussi un critère décisif pour apprécier leur valeur: la concentration. Une histoire qui ne conduit pas l’enfant à la concentration lui fait perdre ses énergies psychiques et la dynamique de sa croissance interne.
LES CARACTÉRISTIQUES DU CONTE
Maria Montessori, avant de donner son analyse sur l’apport des contes notamment pour les petits enfants, résume en quelques mots les caractéristiques qui définissent le conte. Cette petite analyse est importante, car après avoir montré les limites du conte dans le développement de l’enfant, elle expliquera néanmoins comment les caractéristiques littéraires du conte peuvent servir aux apprentissages de l’enfant.
« Les contes sont courts et présentent quelques caractères qui sont précis. Les personnages sont caractéristiques. Certains contes présentent de pauvres enfants; d’autres mettent en scène des animaux. Il y a dans tout conte quelque chose qui présente les personnages d’une façon inhabituelle. L’environnement est réduit à sa plus simple expression: cela peut être un palais, une forêt ou une route. L’environnement aussi est présenté sous une forme qui interpelle l’imagination. L’imagination ne fait que recevoir un stimulant. Cette manière de présenter conduit souvent à une activité intérieure dont le but est de reconstruire clairement une situation« .
« Si nous suivons ces caractéristiques nous verrons que nous sommes capables de communiquer nos pensées au enfants. Si nous utilisons la méthode que les contes présentent, nous pourrons rentrer en communication avec l’enfant. Au lieu de donner une leçon quelconque à l’enfant, nous devons leur présenter de courtes histoires d’après ces caractéristiques fondamentales« .
On peut ainsi voir que si Maria Montessori insiste bien sur le risque que les contes peuvent faire courir aux enfants s’ils sont présentés trop tôt, on doit aussi noter qu’elle reprend le modèle structurel du conte pour permettre d’établir une réelle communication entre l’adulte et l’enfant.
LA STRUCTURE DU CONTE AU SERVICE DE VRAIES HISTOIRES
Ainsi, Maria Montessori cherche à mesurer l’impact réel des contes sur le développement de l’enfant et notamment sur sa normalisation psychique (capacité à travailler de façon intense et concentrée). Elle s’approprie par ailleurs le modèle pédagogique du conte car il permet à l’enfant d’absorber des informations, de les connecter par son imagination et de reconstruire une histoire pour la rendre communicable.
« Les enfants peuvent tirer profit de l’environnement sans aucun professeur. C’est leur faculté naturelle. Ils possèdent aussi une faculté pour le travail que stimule leur esprit. Nous devons seulement parvenir à voir comment les enfants sont capables de recevoir les histoires que les adultes racontent. Nous pouvons leur raconter des histoires qui sont structurées comme des contes et qui, par ce chemin, communique la connaissance. La différence entre les histoires et les contes tient à ce que les histoires reposent sur des faits réels alors que les contes sont crées. Les histoires comportent des faits, mais ces faits sont désormais lointains et ils apparaissent fantastiques. Nous ne pouvons pas les voir; nous ne pouvons que les imaginer. Les histoires peuvent être un travail qui aide au développement de  la faculté d’imagination. On ne peut pas communiquer ces histoires par les sens, mais on peut les communiquer par l’imagination. Les enfants doivent en reconstruire les détails« .
L’IMAGINATION AU SERVICE DE L’INTELLIGENCE
Nous avons vu que Maria Montessori a observé combien les contes pouvaient éloigner les enfants de leurs vrais besoins psychiques. En même temps elle leur reconnaît la faculté de communiquer aux enfants des réalités historiques éloignées. La structure du conte peut ainsi aider au développement de l’imagination dont l’activité est nécessaire au fonctionnement total de l’intelligence. A bien y regarder, Maria Montessori distingue l’imaginaire de l’imagination. L’imaginaire conduit à sortir du réel. L’imagination permet de l’approfondir. Des histoires bien racontées permettront à l’enfant de développer cette faculté.
« Les histoires du passé peuvent être une liste très ennuyeuse d’événements. Elles ne doivent pas nécessairement être données de cette manière. Elles devraient être données comme des contes. Les histoires doivent être courtes, avec peu de caractéristiques et l’environnement doit être restreint au maximum. Ils doivent être formées avec beaucoup d’imagination. Les histoires doivent montrer un environnement qui soit très différent du nôtre. Alors, l’enfant ne reconstruit pas seulement l’histoire, il développe son intelligence. Sans intelligence nous ne pouvons rien comprendre. Nous vivons dans un environnement particulier, et si nous ne recevons que de celui-là, alors notre intelligence restera pauvre. Nous devons recevoir les connaissances de façon à ce qu’elles nous enrichissent le plus possible« .
Ensuite, Maria Montessori va s’attacher à montrer le rôle de l’imagination dans le développement de l’intelligence. Cela lui permettra de souligner combien cette faculté est indispensable au développement normal de l’être humain, mais aussi qu’elle ne provient pas à titre principal de l’écoute des contes.
« Nous ne pouvons pas faire de découvertes sans que nous imaginions au préalable ce que nous cherchons. Nous ne devrions pas croire cependant que l’imagination se développe seulement grâce aux contes. C’est toute l’intelligence qui travaille selon le mode de l’imagination. Toutes les découvertes de l’humanité sont le fruit de l’imagination. L’imagination est vraiment la substance de notre esprit. Toutes les théories et tous les progrès proviennent de cette faculté de l’esprit qui reconstruit. (…). Les théories sont reçues comme des contes dans notre imagination et elles sont ensuite reconstruites par notre intelligence. C’est pour cela que les théories peuvent être communiquées ».

L’IMAGINATION PLUTÔT QUE LA MÉMOIRE
Nous avons vu quelle place fondamentale Maria Montessori accorde à l’imagination. Loin de lui laisser la place du pauvre, elle en ressitue toute la dynamique au cœur du développement psychique de l’être humain. Les contes eux-mêmes peuvent alimenter une véritable réflexion pédagogique car leur constitution simple et caractéristique peut permettre de transmettre aux enfants les informations que les sens ne peuvent pas leur permettre d’appréhender.
« J’ai donné mon opinion. Je pense que c’est la vérité. Je pense qu’un changement de direction est nécessaire de sorte que les connaissances soit absorbées non plus par la mémoire (assimilation superficielle) mais par l’imagination (assimilation profonde et durable). Les leçons doivent correspondre à cet objectif. Celui qui apprend ne doit pas souffrir  et s’ennuyer. Il aura ainsi plus d’enthousiasme et sera plus substantiellement nourri ».
PARTAGER :

2 Commentaires

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    la marquise de carabas

    Merci d'avoir pris le temps de partager vos lectures. Je suis assistante maternelle et très intéressée par la pédagogie Montessori. Je cherche à la connaître vraiment afin de la mettre en pratique avec mes petits de 3 mois à 3 ans…. et avec mes dernières, qui ont 3 et 10 ans…. Merci aussi pour vos planches de nomenclatures qui vont m'être très utiles, en plus des imagiers que je propose aux enfants (je suis fan des Larousse, petit format, très fourni, photos superbes… de quoi développer le vocabulaire!). Bonne soirée.

  2. 2
    Smidge

    Ce point de vue est intéressant, mais je serais assez curieux de lire des études menées sur le sujet.

    Des expériences scientifiques ont-elles été menées sur l’impact de l’imaginaire sur les enfants de moins de 6 ans ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *