A propos de l’éducation sociale

On pourrait avoir l’impression que la pédagogie Montessori est centrée sur le développement de l’enfant sans se préoccuper de son adaptation à l’environnement social. En effet, dans les classes Montessori chaque  enfant choisit une activité et la réalise seule. On pourrait donc penser que cette pédagogie développe d’avantage une psychologie individualiste plutôt que sociale.
En réalité, en regardant de plus près le fonctionnement de ces micro-sociétés, on s’aperçoit que les écoles Montessori offrent la capacité à l’enfant d’un authentique apprentissage de la vie collective. Les caractéristiques collectives que nous pouvons observer dans ces écoles attestent déjà l’existence d’une « société embryonnaire » avec tout le potentiel d’une véritable vie collective. Les sociétés adultes pourraient beaucoup apprendre en prenant le temps d’observer comment les enfants normalisés constituent leur propre univers collectif.
Dans une conférence donnée à Londres en 1936 intitulée « de l’éducation sociale« , Maria Montessori  s’efforce de monter combien les caractéristiques observées dans ses écoles sont bien le fondement d’une véritable éducation sociale. L’organisation sociale ne naît jamais de la simple juxtaposition d’individus. Elle demande à ce que chacun trouve sa place et puisse ainsi contribuer au développement des biens de la communauté. Sans certaines aptitudes, cette vie sociale est simplement impossible ou ne répond à aucune dynamique collective.
Pour Maria Montessori, l’école représente une véritable micro-société ou l’enfant découvre l’art et la richesse du vivre ensemble. En créant des écoles, elle ne cherchait donc pas uniquement le développement individuel. Elle cherchait  par dessus tout à permettre une rencontre réussie entre l’enfant et l’environnement, une rencontre qui lui permette de participer activement durant toute sa vie à l’œuvre commune de l’humanité. On peut dire d’une certaine manière que la relation réussie entre l’enfant et l’environnement est aussi déterminante pour le développement  de ses aptitudes sociales que l’est la relation d’attachement avec sa mère pour le développement de ses capacités affectives. Les caractéristiques décrites ci-dessous par Maria Montessori ont été notamment observées chez des enfants de moins de 6ans.
LA « SOCIÉTÉ PAR LA COHÉSION »
La première caractéristique que Maria Montessori s’attache à décrire est la cohésion. Nouvelle surprise pour la pédagogue! Lorsque les enfants parviennent au stade de la concentration, ils montrent aussi une belle cohésion collective. Cette cohésion semble donc être une œuvre naturelle lorsque l’enfant a été correctement nourri psychiquement. Là où nous avons l’habitude de voir des enfants agités et querelleurs, la pédagogue a pu découvrir des comportements collectifs « mâtures » chez les jeunes enfants. Lorsqu’elle parle de cohésion, elle précise avec humour que les enfants ne se se prennent pas dans les bras les uns des autres pour partager un moment d’affection. Cela souligne plutôt que les enfants sont attentifs les uns aux autres. Lorsque l’un d’entre eux se trouve en difficulté, l’un ou l’autre vient le secourir sans qu’aucun ordre n’ait été émis par l’éducateur. « La coopération est la conséquence d’une vie et d’une activité libres« .Il s’agit donc d’un comportement naturel lorsque les besoins psychiques de l’enfant sont comblés. On est là bien loin de la compétition développée très tôt en milieu scolaire. Lorsque l’enfant est bien nourri, son sens de la relation se développe naturellement. La problématique est certainement la même pour nous autres adultes…

LE PHÉNOMÈNE DE L’HARMONIE
Dans les écoles Montessori, le matériel utilisé n’existe qu’en un seul exemplaire. Lorsqu’un enfant souhaite utilisé à un matériel sur lequel un autre enfant est en train de travailler, il doit attendre que ce dernier l’ait remis à sa place. Ainsi, la patience ne se travaille pas à coups d’injonctions. Les enfants connaissent la règle. Ils la respectent. En faisant cela, ils apprennent réellement à respecter le travail des autres. Loin d’être une astreinte pour l’enfant, cette règle protège le travail de chacun. Tout le monde y trouve donc son compte car il y a suffisamment d’activités différentes pour que chacun puisse se développer sans gêner les autres. Les relations entre les enfants sont paisibles. Le calme règne. L’harmonie caractérise à juste titre les relations vécues par ces enfants grâce à ces principes pédagogiques. »L’enfant développe une sensibilité pour le groupe. Il sera fier d’appartenir à ce groupe. C’est l’expression d’un besoin social. Il ne sera pas simplement heureux de son propre travail, mais il sera fier du travail de sa classe« . On voit là combien ces phénomènes vont permettre à l’enfant de développer plus tard une véritable aptitude sociale. Pour Maria Montessori, la sensibilité sociale se développe essentiellement à l’adolescence. Mais sans ces fondements, la réalité sociale ne peut pas prendre forme. Elle reste à l’état d’un sentiment profond qui ne parvient pas à s’incarner.

LE PHÉNOMÈNE DE l’ORDRE
Autre découverte observée par Maria Montessori dans ses écoles: le phénomène de l’ordre. Nous sommes tous pour la liberté. Mais en pratique, nous agissons souvent par la contrainte et notamment avec nos enfants. La pédagogue a découvert que, chez les enfants, discipline et liberté sont étroitement liées. Pas de discipline sans liberté et pas de liberté sans discipline. Cet équilibre apparemment paradoxal, que nous avons parfois tant de mal à mettre en œuvre dans les sociétés « adultes », est une autre caractéristique que l’on peut facilement observer dans ces écoles. C’est un point d’expérience qui devrait nourrir une véritable réflexion anthropologique. « Quand nous donnons une complète liberté, nous atteignons une parfaite discipline« . Pour bien comprendre ce point il ne faut surtout pas perdre de vue que pour Maria Montessori cette liberté à un sens. Sans une orientation, toutes les énergies de l’enfant se disperseront. De là viendra ce que nous appelons trop souvent « caprice« . Sa liberté n’aura alors aucune direction. Elle n’existera alors pas.
Pour que la liberté de l’enfant ait un sens, il faut répondre adéquatement à chaque étape de son développement psychique. Il existe des lois naturelles. Elles sont observables et universelles. En les respectant nous permettons à l’enfant de répondre correctement aux besoins impérieux de sa nature. Les enfants ont très tôt cette sensibilité pour l’ordre. C’est là certainement l’un des fondements essentiels de leur développement psychique. Les activités offertes par la pédagogie Montessori vont leur permettre d’orienter librement leurs énergies, lesquelles s’ordonneront en leur permettant ainsi de trouver le calme intérieur.

LA QUESTION DE L’OBÉISSANCE
Là encore nous pensons souvent que l’obéissance et la liberté s’opposent. Mais en réalité les enfants qui agissent librement et qui répondent à leurs besoins psychiques manifestent une obéissance facile. On peut alors remarquer que lorsque les enfants résistent à nos demandes, c’est souvent pour répondre à un besoin fort et important. Lorsque les adultes les accompagnent avec bienveillance et leur apporte l’aide qu’ils demandent, ils répondent le plus souvent favorablement aux requêtes des adultes. Il faut savoir prendre le temps. Il est toujours nécessaire de solliciter l’enfant pour qu’il soit actif dans la réponse qu’il  apportera à une demande. Il s’agit de demander et non pas d’ordonner. Les enfants sentent parfaitement la différence. Il est donc normal qu’ils rejettent une demande qui aurait la saveur d’un impératif militaire. Dire par exemple:  « Range ta chambre si tu veux manger » ne signifie pas la même chose que: « Avant d’aller manger, s’il te plaît met de l’ordre dans ta chambre ».
L’obéissance véritable est impossible sans la discipline intérieure. Sans quoi elle reste une contrainte extérieure subie qui se transforme un jour ou l’autre en violence. « Les enfants sont heureux d’obéir à l’éducateur qui demande sans commander. Les enfants sont fiers de pouvoir être obéissants« …

LA FORMATION DU CARACTÈRE
 La formation du caractère est une question qui préoccupe beaucoup d’éducateurs. Lorsque nous pensons à cette problématique pour des enfants, nous avons tendance à la réduire à la capacité de respecter des règles.  Le caractère ou la personnalité n’existe pas sans l’autonomie. L’indépendance de l’esprit et la confiance en soi  sont des marques de caractère. Mais comment se développent-elles?
Lorsqu’un enfant est agité nous lui commandons de se calmer. Lorsqu’un enfant crie nous lui demandons de se taire. Lorsqu’un enfant veut manger à contre-temps, nous lui demandons d’être patient. Lorsqu’un enfant laisse sa chambre dans un chaos nous lui demandons de la remettre un ordre. Etc.
Lorsque les enfants ne parviennent plus à orienter correctement leurs énergies, il ne sert pas à grand chose de leur demander…ce que justement ils ne peuvent plus faire…
Le calme, la patience, l’application, la concentration, et toutes les autres qualités qui appartiennent au psychisme de l’enfant, doivent se frayer un chemin à travers l’expérience et l’environnement. « Tous ces traits de caractère se développent à travers l’expérience et le travail. Ainsi, nous donnons chaque jour aux enfants l’opportunité de pratiquer. Ils doivent avoir l’occasion de développer toutes ces qualités qui forment le caractère grâce aux activités. Ces enfants ont toute la journée la possibilité de choisir. La vie est basée sur le choix. Ainsi apprennent-ils eux-mêmes à choisir. Ils doivent se décider eux-mêmes et toujours choisir afin de développer cette faculté. Ils ne peuvent apprendre cela à travers le commandement imposé par une autre personne. (…) Comment un enfant peut-il apprendre à devenir un adulte sans apprendre à être un adulte. (…). La formation du caractère (de la personnalité) ne peut être enseigné. Elle apparaît par l’expérience et non par les explications. »

C’est à une véritable libération du psychisme des enfants que Maria Montessori appelle tous les éducateurs. La personnalité des enfants souffre de nos environnements inadaptés, de nos comportements rationalisés, et des nombreuses contraintes qui les empêchent de donner vie à l’activité créatrice inscrite au plus profond de leur nature.

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