Une écriture spécifique pour traduire l’observation et l’actualisation des potentiels

Dans sa thèse, Yves Richez montre combien le « regardé » impliqué dans l’observation des situations est à l’écart du « voir » (idein) qui, dans la culture occidentale, reste intimement lié au monde des idées. Pour le dire autrement, notre langue indo-européenne est plus à même de traduire ce qui est fixe et déterminé que disponible à traduire les processus de transformation et d’actualisation.  Ainsi, dire « je vois ce que tu veux dire » renvoie à une traduction intellectuelle abstraite de la réalité, là où la formule « comment s’observe ce que tu dis », en dépit de son caractère inhabituel, ramène l’individu à son impératif de rester « collé » à la réalité. C’est ici tout l’écart entre le « voir » et le « regarder » qui nourrissent pour l’un l’abstraction des idées et pour l’autre la corrélation entre idée et réalité et ce, indifféremment des phénomènes, c’est-à-dire, ce que nous rappelle la pensée chinoise le principe de continuation (tong). D’un côté, une langue alpha-syllabaire utilisant les phonèmes pour parler et penser, de l’autre, une langue syllabaire (idéo-pictogramme) pour désigner ce qui est observé (Richez 2015, p. 199).

Quel est l’enjeu ? 
La difficulté que nous avons à nous représenter le potentiel pour en décrire les processus d’actualisation a conduit Yves Richez à produire une véritable « écriture » idéo-pictographique permettant de traduire par les mêmes caractères tout ce qui peut être « penser-regarder » lorsque l’on observe le processus d’actualisation d’un potentiel : « […] Ce travail nous conduit à produire l’ébauche de caractères (de glyphes) utiles à traduire sous formes de « traits » – à l’instar de l’écriture chinoise et égyptienne – des images permettant de « regarder » ce que la langue alpha syllabaire « peine » à rendre visible […].L’enjeu pour ce travail est de produire un signifiant (caractère) dont le signifié (le regardé-observé, le sens) est « le même » pour qui le dessine, le regarde […] (Ibid, p.515). Puisque le « regardé » s’affirme comme une habileté utile et nécessaire à l’observation, il importe d’en assurer le développement par un entraînement spécifique et une écriture appropriée. « Cette écriture est une écriture du regardé, du perçu, elle ne relève ni des idées abstraites, ni de concepts génériques » (Ibid. p. 515), c’est pourquoi, en substance, elle ne peut appartenir aux modèles de la phonétique.

Présentation des caractères : 
Le principe est aussi « simple » qu’efficient, bien que le développement de cette écriture soit le fruit d’une lente maturation (cinq années, huit mille heures de travail). Yves Richez s’est inspiré à la fois des signes hiératiques égyptiens, des idéogrammes chinois d’un côté, et de ses nombreuses observations lors de voyages de l’autre pour développer ces caractères : « nous avons dessiné, au fur et à mesure de l’observé, des croquis que nous avons simplifiés de sorte qu’il soit possible de produire un caractère. Avec les mois, nous avons cherché à dessiner, de manière simplifiée, l’observé (signifiant graphique) ou l’idée (signifié), en gardant à l’esprit les principes chinois et égyptiens » (ibid. p.516). Nous pouvons découvrir ci-dessous cinq exemples montrant le cheminement l’ayant mené du croquis au caractère jusqu’à explicité le sens principal, le croquis et le caractère tel qu’ébauché à ce jour (pictogramme, idéogramme). L’enjeu d’une telle écriture est d’éviter d’apposer sur l’observation les systèmes symboliques de la psychologie classique et en particulier, les classifications hiérarchiques fondées sur un modèle du « bon » et du « moins bon ». Yves Richez montre que ce modèle, outre son obsolescence théorique, relève d’une « erreur catégorielle », c’est-à-dire mélangeant deux univers n’ayant rien en commun sous prétexte que le concept intellectuel initial les a réunis par commodité.

Une écriture pour traduire l’observation des
potentiels et des talents
 :
L’écriture idéo-pictographique
(simplifiée) proposée par Yves Richez dans sa thèse se veut utile, pratique et
factuelle. Son usage est de traduire par exemple l’observation d’un processus d’actualisation
d’un potentiel, d’un mode opératoire (talent), d’une
configuration. Aussi, a-t-il pu produire une typographie à partir de ses
pictogrammes (déjà utilisables avec un clavier AZERTY ou QUERTY) pour en permettre un usage qui réponde aux pratiques
informatiques d’aujourd’hui. « Les 25 caractères simplifiés nous servent à
« regarder », « analyser », « évaluer »
l’ensemble des facteurs-indices propres à actualiser la potentialité » (ibidem,
p.521-522).


Le principe de cette écriture est
« révolutionnaire », car elle permet la rédaction précise – et dénué
de toute interprétation – de ce qui est observé, et non de ce que l’on traduit
de l’observation – le cas récurrent d’une écriture phonétique – ; avec
cette écriture, Yves Richez supprime de manière définitive un modèle subjectif
favorisant le jugement de valeur.


Cette écriture pourra alors se « lire » de la manière suivante : 1/ force dissolvante mode opératoire 2/  potentiel dissout par agir direct 3/ propension générale 4/ écart noté par observation proche 5/ positif – émergence 6/ regard en place et temps de l’autre positif 7/ observation proche 8 / utile, servant d’appui 9/ actualisation, qui devient actif 10/ positif 11/ parole utile productive 12/  mode opératoire observé proche 13/ appréhende le réel de l’autre 14/ transformation silencieuse – lente – processuelle – cohérente 15/ actualise 16 / écart – positif 17 / humains liés par positif. 

Il est possible de n’y voir aucune organisation grammaticale ou qualifiante. Le terme « positif » en effet est à prendre dans son acceptation chinoise, c’est-à-dire qui ne dévie pas du résultat escompté (alors que le négatif est ce qui dévie du résultat escompté). 

L’écriture minimaliste s’indiffère d’une écriture identitaire – souvent encombrante – de l’enfant ou de l’adulte. Ainsi le « professeur » est traduit par « force dissolvante », « mon regard » est traduit par « observation proche » (renvoyant au principe du lointain plan chinois, pingyuan), l’empathie, sortie de son référentiel « classique » psychologique désigne littéralement « dans le lieu qu’occupe l’autre, s’y ajuster », l’expression perd alors de son « ressenti émotionnel » pour devenir « proximité dynamique ». Là encore, vouloir « traduire » en écriture phonétique ce que les caractères « montrent » s’avèrent une difficulté ; car soumis à nos « évidences » culturels, nous cherchons à traduire et à comprendre dans nos modèles conceptuels. 
L’écriture proposée par Yves Richez pose l’exigence d’une observation juste (sans interprétation conceptuelle) de ce qui se déploie sous, devant, de côté etc., du regard quand bien même rien ne semble se passer (les chinois nomment cela wu). Car, beaucoup de choses (positives ou négatives) s’amorcent dans l’infime (wei) avant de se déployer. L’observation attentive permet de réduire les écarts entre l’observé et l’escompté afin de « conduire » le potentiel à s’actualiser en s’appuyant sur les forces favorables et disponibles. La thèse d’Yves Richez tient ses « promesses ». Elle se veut utile c’est à dire qu’elle apporte un avantage pratique dont l’expérimentation valide le principe.

Voilà qu’elle nous donne les moyens de « regarder-penser » l’actualisation des potentiels. Cette sémiologie innovante se présente comme un outil précis et efficient pour accompagner les processus de transformation. Les potentiels et leur actualisation ont désormais leur outil-concept pour faciliter leur observation, leur développement et leur plein accomplissement. 

Eymeric de Saint Germain

Bibliographie
RICHEZ Y., Emergence et actualisation des potentiels humains, Mémoire de recherche, Université de Tours 2006, 399 p.
 RICHEZ Y., Stratégie d’actualisation des potentiels, Qui-opère-selon-stratégie, Thèse doctorale, Université Paris Diderot, 2015, 972 p. 

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