Des intelligences multiples aux Modes opératoires naturels



La question de l’intelligence : cultiver les idées ou faire preuve d’utilité
Dans ses travaux Howard Gardner s’est attelé à libérer d’une compréhension trop étroite la vision d’une intelligence unique qu’il serait possible d’appréhender comme d’un seul bloc. « Il me semble de plus en plus difficile de nier qu’il existe au moins plusieurs intelligences, qu’elles sont relativement indépendantes les unes des autres et qu’individus et cultures peuvent les combiner en les adaptant de multiples manières » (Howard Gardner 1997, p.18). En défendant l’idée que l’intelligence n’est pas unique, Howard Gardner souligne que ces intelligences sont une « fiction » scientifiquement utile qui désigne en réalité des « processus et des aptitudes qui sont continus les uns par rapport aux autres » (id. p. 77).

Dans sa thèse doctorale sur les stratégies d’actualisation des potentiels, Yves Richez a choisi de déplacer son regard du côté de la culture chinoise pour sortir des parti-pris implicites aux modes de pensée occidentaux et être ainsi en capacité de proposer un « outil intellectuel » approprié pour favoriser l’émergence et actualiser des potentialités. Ainsi, prend-il soin de montrer comment la pensée européenne et la pensée chinoise, dans leurs évidences respectives, opèrent à l’écart l’une de l’autre.
En Occident, l’intelligible est lié à l’Être, à l’Un, au Temps mesuré, à la perfection géométrique, à la logique et trouve son origine dans la pensée platonicienne d’où émergera progressivement le paradigme scientifique. L’intellect, quel que soit ses domaines d’application, opère par segmentation, division, abstraction, pour dégager l’intelligible et se former une « vision ordonnée » des choses. Cette vision, dégagée qu’elle est des phénomènes dans leur mouvement, opère en position « méta » vis-à-vis du réel dont elle investigue les formes fondamentales : « Voir par le savoir ouvre la voie chez Platon au monde des Idées, il participe ainsi – comme philosophe et maître de la science première – à organiser une « cartographie » raisonnée et rationnelle de l’Intelligible » (Yves Richez, 2015, p 83).
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La pensée chinoise ne s’est pas engagée sur cette pente de l’abstraction théorique. Son écriture le montre bien elle qui, inspirée de la physique de la nature, ne disjoint pas le caractère et le réel par un procédé d’abstraction. Ainsi, on peut dire que la pensée chinoise a « promené » son regard sur le réel sans projeter sur lui de catégorie abstraite. Ce regard se contente, dans le silence qui le rend disponible, de s’impliquer dans le procès général des choses pour en percevoir les dynamiques à l’œuvre et leur logique d’engendrement; il ne décolle pas du réel dont il cherche à repérer les dynamiques processuelles entre ce qui s’en va et ce qui s’en vient pour s’y ajuster sans leur imposer la forme idéale d’un modèle. « La pensée grecque, nous le « voyons », s’organise autour de l’Idée, cette loi selon laquelle une finalité fonde la manière de penser, de parler, de regarder le monde par un modèle spécifique : la géométrie. La pensée chinoise s’organise par l’entre Ciel (qian) et Terre (kun). Ce rapport « montagne(s)rivière(s) » (shan chuan) entraîne une manière spécifique, non de découper le monde en Idée(s), mais de le regarder se déployer, opérer une continuation (tong), avec d’un côté le définitif (telos) propre à l’Occident, de l’autre le relatif inhérent au processuel tel le cours des choses pensé en tant que duration (yu-zhou) propre à la Chine » (id. p.94).
Le « regardé »
L’écart entre la pensée occidentale et la pensée chinoise s’observe ainsi dans cette polarité qui fait de l’intelligence d’un côté une capacité à abstraire pour modéliser et de l’autre une faculté à regarder pour épouser les tendances à l’œuvre dans une situation.
Dans sa thèse, Yves Richez prend soin d’expliciter dans toutes ses profondeurs ce que le « regardé » chinois peut offrir de ressource féconde pour saisir par où et comment opère l’actualisation d’un talent ou d’un potentiel qu’il soit humain, animal ou végétal. « En effet, d’un côté, Voir/Savoir implique l’utilisation de l’intelligence comme un outil permettant d’organiser la pensée en vue d’agir; de l’autre, Regarder/Apparier permet de poser le regard sur « ce qui se passe » autant que d’où « ça se passe ». L’esprit n’a plus ni le monopole, ni le contrôle de l’action, il devient un « collaborateur » de ce que le regard capte des trois lointains. Aucune idée n’est supérieure à l’autre, mais participante d’une dynamique spécifique : actualiser » (id. p. 70,71).
Dans le contexte de ses recherches, Howard Gardner a bien eu l’intuition que l’intelligence n’est pas modélisable et que l’observation des traces qu’elles laissent dans le monde conduit à repérer « des processus et des aptitudes » qui sont à l’œuvre (Howard Gardner, 1997, p.77). Aussi, l’implication du  « regardé » en face du « voir » est-il essentiel lorsqu’il s’agit d’observer par où et comment une forme de l’intelligence se développe. Car, tout l’enjeu n’est plus alors de mesurer par l’usage de la métrique ce qui pourrait ressembler aux niveaux d’une intelligence dont on serait parvenu à modéliser la forme idéale, mais d’apprendre à regarder comment des facultés opèrent dans une situation qui va leur permettre de s’activer. Dans ce contexte la question « est-il » intelligent devient inutile c’est à dire sans avantage pratique. Du « bon » pâtissier dont on peut apprécier le travail, on sera amené à observer comment les habiletés impliquées dans l’ouvrage conduisent au résultat constaté.
Face au « voir » si prégnant dans la pratique européenne, Yves Richez propose ainsi de se ressourcer auprès du « regarder » chinois, notamment lorsqu’il s’agit de saisir d’où et comment peut se développer un talent ou une compétence. Il montre comment cette faculté est même utile et nécessaire pour accompagner ce que nous appelons le développement d’un potentiel. « D’un côté la pensée chinoise se montre explicite, précise. Sa pensée se veut « pratique », utile, ne s’élevant du sol, non pour s’égarer dans la méta (au-delà du ciel), encore moins pour s’abstraire du réel, mais pour mieux regarder le « cours de choses ». De l’autre, la pensée Occidentale se centre sur la manière de voir, le « point de vue » duquel la connaissance maîtrisée permet de « bien voir », donc, de « bien faire » (id. p.67).
Tout œuvre/activité visible donne finalement à regarder des habiletés dont les modes opératoires judicieusement corrélés, vont conduire à de l’observable. C’est par le « regardé » que de l’opératoire peut être observé dans une situation donnée.
Les Modes Opératoires Naturels (MO.O.N.
Pour sortir de toute confusion et éviter le risque d’une approche abstraite par le concept de « l’intelligence », Yves Richez propose l’utilisation de l’acronyme MO.O.N (Mode Opératoire Naturel) pour appréhender les modes opératoires que tout un chacun peut apprendre à « regarder » autour d’une œuvre/activité qui se développe. C’est ce « regard » des mouvements (gestus) en situation qui permet d’identifier un mode opératoire impliqué dans un travail ou une activité. Ainsi de l’enfant qui apprend à jouer de la batterie on pourra regarder ses capacités à varier l’amplitude du geste, le temps entre chaque coup ou encore la force avec laquelle il tape, frôle, frappe l’instrument. De savoir si oui ou non cet enfant « a » l’intelligence musicale ne lui sera pas très utile si je souhaite l’accompagner. En revanche, mes commentaires lui seront enrichissants si je suis en capacité d’observer l’évolution de son gestuel au fil des séances, ou la manière dont il entre dans la salle, dont il se saisit des baguettes, où il regarde, comment il se place, ce qui se passe quand en apparence rien ne se passe.
Regarder le geste se déployer dans une situation quand en apparence rien ne se passe
Ainsi pour s’assurer de ne pas glisser vers une approche rationnelle et abstraite de l’intelligence, Yves Richez propose d’y substituer le concept de Mode Opératoire Naturel qui traduit simplement les facultés engagées (singulières ou plurielles) dans la production/réalisation d’une œuvre/activité de quelque nature qu’elle soit : « Opérer renvoie à la capacité de produire, de se montrer efficace, mais aussi, dans sa forme pronominale, à l’idée de ce qui « a lieu », ce (qui se) produit. Il amorce la fécondité du mot œuvre » (id. p.181). De l’observation de l’artisan dans son atelier qui nous conduit à regarder comment il s’y prend, il paraît ainsi judicieux d’étendre la notion d’opératoire à toutes les formes de l’intelligence décrites par Howard Gardner afin de rester au plus près des mouvements, de l’observable (y compris ce qui ne se « voit » pas de prime abord mais qui pourtant opère en discrétion). Car, même « penser » s’observe engagé dans la production d’une œuvre/activité. Que ce soit dans une cuisine, dans un moment d’écriture, sur un terrain de sport, devant un auditoire il s’agira toujours de regarder comment la personne s’y prend dans une situation donnée pour parvenir à un résultat utile (donc observable, évaluable). « Nous utilisons l’acronyme déjà exploité dans notre quotidien. Il permet d’éviter tout amalgame avec le concept d’intelligence dite « G » (id. p. 184).
L’acronyme proposé par Yves Richez nous semble utile notamment dans notre culture occidentale dont les modes de pensée nous inclinent à quitter le plan du réel pour évoluer dans l’abstraction. Les MO.O.N offrent un avantage pratique en ce qu’ils conduisent l’observateur à ne pas quitter le monde physique pour observer avec précision les capacités opératoires qui se déploient dans la production d’une œuvre. « L’étude du mot opérer montre la manière dont le mot œuvre (opus, operis), qui en découle, désigne le résultat concret d’un travail et trouve dans son homologue grec, ergon, la notion d’énergie (force en action). Œuvre pose ainsi le principe d’un objet créé par l’activité, à la fois opérations et actions entraînant cet objet ».
                                                                                                      
                                                                                                                       Eymeric de Saint Germain

Bibliographie :
GARDNER H., Les intelligences multiples, Retz, 2008, 188 p.
GARDNER H., Les formes de l’intelligence, Odile Jacob, 1997, 476 p.
GARDNER H., The Development and Eductation of the Mind. The selected works of Howard Gardner, Taylor & Francis Group, 2006, 269 p.
RICHEZ Y., Emergence et actualisation des potentiels humains, Mémoire de recherche, Université de Tours 2006, 399 p.
RICHEZ Y., Stratégie d’actualisation des potentiels, Qui-opère-selon-stratégie, Thèse doctorale, Université Paris Diderot, 2015, 972 p.
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