L’adulte, l’enfant et la relation au travail

De tout temps le travail a contribué au développement de l’être humain. Les outils changent mais la logique reste la même. De l’instrument de pierre des premiers temps au dernier outil informatique, il s’agit toujours pour l’homme d’accroître son emprise sur le monde et d’en découvrir toutes les possibilités. Ainsi, un e anthropologie qui nierait l’importance du travail dans la croissance de l’humanité renoncerait tout simplement à sa portée scientifique.
Cependant, à toutes les époques, il semble que le travail ait aussi été source d’asservissement. Les livres saints comme l’histoire montrent comment l’homme a pu être réduit à l’esclavage par l’instrumentalisation contraignante du travail. L’époque contemporaine n’échappe pas à cette ambiguïté du travail. Œuvre de libération des potentialités humaines, le travail peut néanmoins conduire à des abus qui le détournent de sa portée ontologique.
L’enfant normalisé peut nous permettre de redécouvrir l’information originelle qui scelle la place du travail dans la vie humaine. En observant l’enfant, on se rend compte qu’à la différence de l’adulte son activité ne recherche pas la réalisation extérieure mais qu’elle est toute orientée vers la construction de l’homme intérieur.
L’ENFANT ET LE TRAVAIL INTÉRIEUR
L’adulte cherche le plus souvent dans son travail la réalisation extérieure. La production de bien et de services en masse, comme la segmentation de leur réalisation (décomposition du travail) sont bien des caractéristiques du travail de l’adulte. Pour l’enfant, la démarche est toute autre. Le travail lui permet de se construire de l’intérieur. E.M Standing, dans son ouvrage « The Montessori Revolution in Education » résume ainsi la différence fondamentale entre le travail de l’adulte et celui de l’enfant: « le travail de l’adulte a un but externe à savoir la production de quelque chose d’extérieur à lui-même, que ce soit la construction d’un pont ou la formulation d’un code de lois. C’est le fruit d’un effort conscient qui en résumé aide à la construction d’une civilisation. Mais, le travail de l’enfant est totalement différent. Lui ne possède pas la conscience claire d’une œuvre extérieure à accomplir. Le but réel de l’activité de l’enfant est quelque chose de plus profond, de plus vital et caché, quelque chose qui surgit des profondeurs inconscientes de la personnalité de l’enfant. C’est la raison pour laquelle, si souvent, un enfant ne s’arrête pas quand il a apparemment terminé son travail« .
L’enfant poursuit ainsi inlassablement des activités qui nous paraissent anodines. Il pourra passer une demi-heure à se laver les mains en apprivoisant le savon au contact de l’eau. Ses mains sont pourtant propres depuis un moment. Mais cette activité possède une profondeur qui nous échappe. Car elle contribue dans sa dynamique répétitive à construire l’homme en devenir qu’il est. L’adulte travaille au perfectionnement et au développement des civilisations. L’enfant travail à son propre perfectionnement grâce au contact qu’il a avec son environnement. En apprenant à observer le travail des enfants, nous avons là l’opportunité unique de redécouvrir une véritable anthropologie du travail. L’enfant au travail n’aspire pas à la retraite… Il sent trop que sa croissance intérieure dépend de ses activités…L’enfant est étranger au principe de la division des tâches qui recherche le résultat maximum avec le minimum d’effort. Son déploiement énergétique est aussi lent que puissant. Il est l’écho microcosmique de la création du monde…
SURPRENANTES RÉPÉTITIONS
Qu’il soit capable de saisir un petit hochet avec ses mains, qu’il soit en âge de travailler dans le jardin pour arroser les plantes, qu’il soit encore en âge de pratiquer les premiers exercices de mathématiques, une note commune caractérise toutes ces activités quelque soit les âges: la répétition. Si nous les laissons agir, ils manipuleront le hochet pendant une heure, ils arroseront sans ne plus pouvoir s’arrêter, ou ils passeront  encore une après-midi sur la table de multiplication (matériel Montessori).
L’enfant sans se lasser remet l’ouvrage sur le métier. Il tisse patiemment sans se soucier du temps qui passe. Immergé dans l’instant présent, son travail suit le rythme de toute création profonde. Son tempo est celui de la terre qu’on laboure. Les gestes se répètent et gagnent sans cesse en précision. Quand il agit de la sorte, l’enfant tient de l’artiste. Calme et concentré, il recherche la perfection du geste. Comme l’artisan divin, son geste transcende la matérialité dans laquelle il s’inscrit. 
Cette répétition caractéristique de l’activité de l’enfant est fondamentale. Elle s’inscrit au plus profond de son psychisme. Il en garde l’information structurante au cœur de sa mémoire corporelle. A chaque fois, qu’il souhaitera faire œuvre de création, il saura s’appuyer sur cette structure psychique pour bâtir son œuvre. Aucun développement humain important ne survient sans cet état d’esprit caractéristique de l’enfant qui travaille. Ce qui intéresse l’enfant ce n’est pas le terme du voyage mais c’est le voyage en lui-même. Les enfants aiment le travail. Sur ce terrain là, ils ont certainement quelque chose de profond à nous réapprendre.
L’enfant a besoin d’aller au bout de son travail. Maria Montessori répétait souvent que l’enfant doit accomplir son propre travail ou mourir…
L’ART DE NE PAS INTERVENIR
Si l’enfant doit pouvoir accomplir par lui-même son propre travail, cela demande à l’adulte d’assurer une présence discrète. E.M Standig dit justement que « tout aide inutile que nous donnons à l’enfant arrête son développement et que toute aide utile lui permet de poursuivre son travail« . Avant tout travail, l’adulte montrera à l’enfant comment faire. Mais ensuite il devra ne plus intervenir sauf à ce que l’enfant le lui demande ou qu’il manifeste un comportement agité. Cette aptitude au discernement demande de l’expérience. Elle demande surtout un autre regard sur le développement de l’enfant. Nous voudrions le voir agir justement pour chaque activité. Mais nous devons garder à l’esprit que les gestes qu’il travaille sont une œuvre profonde qui dessine petit à petit sa personnalité. Le plus grand service que nous pouvons leur rendre, c’est de respecter leur travail en leur donnant le temps et la liberté de l’accomplir à leur rythme. Là réside certainement la difficulté pour l’adulte. L’enfant agit avec une extraordinaire lenteur. C’est ainsi que s’opère ce que Maria Montessori appelle l’œuvre d’incarnation. L’âme prend possession avec lenteur de son corps. Son perfectionnement se déploie dans le temps…Mais pour l’enfant, ce temps est instant d’éternité ou éternelle présent…La violence que nous lui imposons par nos rythmes usants sont pour lui un dangereux poison. Ces milliards de secondes emplies de patience que nous saurons leur offrir leur donneront la force de poursuivre ce grand œuvre cosmique qu’est la naissance d’un être humain. Notre temps n’est pas le leur. Le leur inspire et expire le souffle de l’Éternité. A leur contact,  nous pouvons retrouver les lois ontologiques de toute croissance humaine qui veut donner son fruit.
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